L'Histoire a gardé, des guerres
d'Italie, la mémoire des grandes batailles comme Ravenne,
Marignan, voire le désastre de Pavie. Elle en attribue la
gloire à François 1er, parfois
à quelques hommes marquants comme le Chevalier Sans Peur et
Sans Reproches, Pierre du Terrail, seigneur de Bayard. Elle a
oublié les obscurs combattants gascons qui ont permis ces
victoires.
Du moins l'Histoire telle que nous avons pu l'apprendre sur les bancs
de l'école, en récitant par c¦ur des pages
entières du Malet-Isaac. Car depuis les années 70 qui
virent émerger le phénomène de la nouvelle
histoire, les choses ont changées, et les méthodes de
recherches également. Bien sûr le mouvement existait
depuis belle lurette, qui voulait développer une histoire des
sociétés et des mentalités s'appuyant sur les
sciences humaines, une histoire « qui privilégie les
structures aux événements, la longue durée de la
vie des gens ordinaires aux sautillements de l'actualité dans
la vie des têtes couronnées1 ». Ce mouvement avait été
impulsé en 1929 par Marc Bloch (1886-1944) et Lucien Febvre
(1878-1956) lorsqu'ils lancèrent les Annales d'histoire économique et
sociale.
De grands noms jalonnent de leurs ¦uvres le chemin suivit par ces
nouveaux historiens, Fernand Braudel, Jacques Le Goff, Georges Duby,
Emmanuel Le Roy Ladurye,... et tant d'autres nous ont permis de mieux
connaître tel ou tel pan de la vie de nos ancêtres :
leurs comportements sexuels, leurs relations avec les administrations
fiscales ou militaires de leur époque, leurs rapports avec la
culture ou avec la religion, etc. Sur quelles sciences s'appuient ces
partisans de l'histoire totale, comme la souhaitait Georges Duby
(1919-1996) ? Sur la sociologie, naturellement, notamment celle de
Durkheim, la psychologie aussi et surtout l'ethnologie qui depuis les
années 30 a abandonné l'exclusivité
réservée aux pays lointain pour s'intéresser
d'abord au monde rural et ensuite à la ville elle
même2 .
Essayons d'établir une liste non exhaustive des
différentes objets d'études qui peuvent
intéresser nos historiens dans leur connaissance des
structures où ont évolué ces gens ordinaires
sujets de leurs recherches. Pour chacun d'eux différents
« documents » seront à analyser.
Les m¦urs, dans le sens sociologique du terme, c'est à dire
les croyances morales particulières à chaque
société, n'ont cessé d'évoluer. Il n'y a
pas de notion plus fluctuante dans le temps que celle du bien et du
mal, et il n'y a qu'à lire la Bible pour s'assurer que cela
n'est pas nouveau ! C'est le même Jéhovah qui commande
à Moïse : tu ne tueras point (Exode 20-13) qui lui dit en
arrivant devant la terre promise « l'Eternel, ton Dieu,
marchera lui-même devant toi, il détruira les nations
devant toi, et tu t'en rendras maître »
(Deutéronome 31-3). Donc il est interdit de tuer sauf ses
ennemis ! Que de meurtres ont été commis et sont encore
commis d'après cette morale. Les documents ne manquent pas
pour essayer d'éclairer les m¦urs des
générations qui nous ont précédés
: écrits des théologiens des diverses croyances, textes
des philosophes, actes divers des officialités, le choix est
vaste.
Mais l'étude des m¦urs ne suffit pas à connaître
tout ce qui a pu, à un moment donné, régir la
façon de vivre dans tel ou tel partie de notre territoire.
D'autant que dans une province comme la Gascogne, il y a autant de
disparité, même encore de nos jours, entre la
manière de vivre d'un landais du pays de Born et celle d'un
berger couseranais. D'autres « variables », pour
utiliser un langage scientifique, sont à prendre en compte
pour essayer d'expliquer ces différences.
Il s'agit, sans aucun doute, de l'environnement dans lequel
évolue notre sujet. Pourquoi un habitant des hautes
vallées pyrénéennes aurait-il eu besoin
d'inventer les échasses ? Et les feux de la Saint-Jean qui se
répondent de mont en mont auraient-ils pu voir le jour dans la
platitude des marécages de la grande lande ? De cet
environnement va également dépendre une bonne partie de
ce que nous rangeons aujourd'hui au rang de folklore. Pour ne prendre
qu'un exemple, les musiques traditionnelles vont dépendre des
instruments que l'homme va pouvoir tirer des matériaux qui
l'entourent. Si l'on peut fabriquer des flûtes avec à
peu près n'importe quel corps creux et droit, depuis le brin
d'herbe jusqu'à la branche de buis, il est difficile de
fabriquer une « cabrette » si l'on ne dispose pas
de peaux de chèvres pour faire le soufflet de cette petite
cornemuse. L'étude de la géographie, et d'une
géographie historique, va permettre d'alimenter notre savoir
sur ce point.
Je viens de parler de la musique, mais ce folklore comprend outre les
danses qui accompagnent cette dernière, d'un ensemble de
traditions qui débouchent sur des organisations sociales
différentes suivant les temps et les lieux. Si « le
conflit des générations » n'est pas nouveau,
et qu'il y a toujours eu une propension de la jeunesse d'un village
à se réunir et à ne pas se mêler aux
« vieux », les facéties des groupes de
jeunes ne sauraient être les mêmes dans les pays de
plaine et dans la montagne. Pour ce qui est de la fin du
siècle dernier et le début du XXe, des études
sur le terrain existent que l'historien compulsera avec profit.
De l'organisation sociale du moment peuvent émerger certaines
justifications de faits historiques que l'histoire
événementielle n'a jamais expliqués. Prenons un
exemple qui, bien que Toulouse ne fasse pas vraiment partie de la
Gascogne, intéresse tout de même notre province. On se
souvient que le maréchal Soult, chef de l'armée
d'Espagne, dû évacuer l'ancien royaume de Joseph
Bonaparte rendu à Ferdinand VII. Poursuivi par Wellington et
son armée anglo-hispano-portugaise, il fuit par Vittoria,
Orthez, Montréjeau et Saint-Gaudens pour arriver à
Toulouse le 24 mars 1814. Wellington y arrive à son tour deux
jours après. La bataille n'a lieu que le 10 avril, Wellington
ayant essayé en vain diverses attaques. Les historiens se
posent des questions sur les raisons qui ont poussé Soult
à ne pas contre-attaquer lorsque Beresford essaie de
déborder ses positions par la vallée de l'Hers, ou
celles pour lesquelles les anglais n'ont pas empêché la
retraite des français par la route de Castanet les 10 et 11
avril. Or, il est connu que la franc-maçonnerie était
très active à Toulouse durant le premier empire, il
suffit de compulser le Dictionnaire de la franc-maçonnerie de
Daniel Ligou pour apprendre que Jean de Dieu Soult, duc de Dalmatie
(1769-1851) fut Grand Officier d'honneur du Grand Orient en 1806 et
1814 et que Arthur Willesley, 1er Duc de Wellington (1769-1852)
initié à la loge 494. Une entente entre ces deux
« frères » n'a-t-elle pas
été réalisée par les loges toulousaines ?
Ceci n'est qu'une hypothèse malheureusement difficilement
vérifiable vu la difficulté de pouvoir accéder
aux archives des loges qui sont soit détruites, soit
inaccessibles au commun des mortels.
L'historien affinera son analyse en étudiant les actes du
pouvoir qui lui donnera le contexte politique et économique
dans lequel a évolué son sujet de recherches. Il y a
bien d'autres documents qui lui donneront du grain à moudre.
Oui mais voilà ! Il y a une multitude de sources à
interroger. Supposons un instant qu'un partisan de l'histoire totale
chère à Georges Duby décide de reprendre et de
compléter l'Histoire de la Gascogne de l'abbé Monlezun.
Il lui faudra réunir autour de lui une belle équipe de
chercheurs de différentes disciplines pour arriver à
son but.
Et c'est là qu'interviennent des chercheurs encore peu connus
: les généalogistes amateurs. Oh, pas tous, bien
sûr, mais quelques uns qui ont publié la monographie de
leur famille. Car il y a, à mon sens, trois types de
généalogistes :
- ceux qui cherchent à démontrer leurs origines nobles
et lointaines. Pour beaucoup malheureusement peu fiables, car souvent
prêts à sauter un chaînon pour arriver à
leur but ;
- ceux que j'appelle les collectionneurs d'ancêtres, pour qui
le but suprême est de remonter toutes les branches au plus
loin, sans s'intéresser le moins du monde à ce qu'ont
pu être ces ancêtres ;
- ceux enfin qui, ayant dépassé le stade
précédent, s'intéressent plus
particulièrement à une branche, un village, et
rassemblent le maximum d'informations sur leur domaine
préféré.
Pour peu que ces derniers membres de la communauté
généalogique décident de publier d'une
façon ou d'une autre3 les résultats de leurs recherches, notre
historien va trouver là une mine de renseignements. En effet,
tous les documents évoqués ci-dessus sont la manne des
historiens familiaux, leur apportant tous les éclaircissements
qu'ils souhaitent sur la façon de vivre de leurs
ancêtres.
Ainsi se trouve résolu le problème que suggérait
Emmanuel Le Roy Ladurye dans l'introduction de sa thèse sur
les Paysans du Languedoc : « La tâche paraissait
lourde : il y avait au minimum, dans les archives
départementales ou villageoises, des centaines de compoix,
volumineux et rebutants ». Et il ne s'agissait là
que de l'étude d'un type de documents pour essayer de
comprendre la conquête de la terre par le capital ! Qu'eusse
été s'il avait fallu analyser tous les documents des
dépôts d'archives existant en Gascogne !
Ainsi, les monographies familiales, à condition naturellement
qu'elles aient été réalisées en suivant
une méthode scientifique et qu'elles fassent état de
leurs sources, en un mot, à condition qu'elles soient bien
faites, vont grandement aider les historiens, voire les
spécialistes d'autres sciences humaines à
préparer leur travail, libre à eux, ensuite, de
vérifier sur place tel ou tel document qui peut leur
paraître d'un intérêt particulier.
Christian HUMBERT
Toulouse, septembre 2000
1 Michel Luci in revue Sciences Humaines, Hors-série n° 30, Septembre 2000
2 Voir la revue Terrain, éditée par le Ministère de la Culture et un temps sous-titré Carnets du Patrimoine Ethnologique.
3 on peut en effet aujourd'hui publier ses travaux sur Internet, ce qui revient beaucoup moins cher qu'une édition classique.